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Vinci(ty) : des bâtiments neufs à Lille font déjà la tête

Infiltration d’eau, moisissures, ventilation défaillante… Les problèmes s’accumulent dans des bâtiments livrés depuis à peine un an par le constructeur Vinci. Le promoteur tarde à intervenir sur les malfaçons et certains locataires, faute d’interlocuteur réactif, vivent sans eau chaude dans un appartement flambant neuf.

Derrière une porte en verre et un hall soigné, se trouve l’appartement de deux jeunes salariés : Fostine exerçant dans la communication et Sébastien dans la logistique. À l’intérieur de l’appartement, l’air dense et chargé d’humidité filtre à travers les masques. Tour du locataire : dans la chambre à coucher, les coins foisonnent de tâches vertes. Seconde étape, la salle de bain : Fostine pointe deux serviettes gorgées d’eau disposées en arc de cercle « C’est pour éviter que l’eau se répande dans le couloir ». Lorsqu’ils sont arrivés, la moitié des prises de l’appartement ne fonctionnaient pas, mais des ouvriers finissent par passer pour rétablir le courant dans toutes les prises. C’est ensuite la ventilation qui ne fonctionne plus, des champignons commencent à se développer sur les murs. Au rythme d’un message, tous les deux jours au bailleur « des personnes sont passées constater le dégât des eaux et depuis plus rien » conclut Fostine. Un mois et demi se sont écoulés depuis leur passage. Fostine et Sébastien sont locataires depuis le début du mois de décembre.

« Iter Vitae »

Une clôture grise dessine l’enceinte d’un germoir de quatre hectares Boulevard Victor Hugo à Lille. Trois des cinq immeubles qui mêlent le béton à l’acier ont poussé à Lille, appuyés aux racines de l’A25 qui traverse le département jusqu’à Dunkerque. Le projet immobilier mené par l’ADIM Nord-Picardie — une des 265 filiales du groupe tentaculaire Vinci — le projet « Iter vitae » est à l’intérieur des frontières de la ville. Il « conjugue tous les avantages d’une situation en cœur de ville : à seulement quelques pas des stations de métro et de bus, à proximité des commerces et des établissements scolaires et à quelques minutes du centre-ville », vend une agence immobilière sur Internet. Arrosés par quelque 30 millions d’euros depuis 2018 pour la construction de 340 logements, trois bâtiments arrivés sont déjà habités, les deux derniers devraient être livrés en 2022. Sur le catalogue, « Iter Vitae » coche toutes les cases demandées par les politiques d’aménagement : écologique, mixité sociale et générationnelle, espace vert privatif et sécurisé.

« chauffer de l’eau à la casserole pour prendre des bains »

Dans ce bâtiment, les problèmes de finitions et de champignons liés à l’humidité ou à des fuites sont légions. A chacun des 6 étages des locataires se plaignent de problèmes liés à une mauvaise installation de la plomberie ou une VMC (ventilation mécanique contrôlé) inopérante. C’est le cas également de Gabriel, en étude pour devenir assistant social. Lorsqu’il arrive dans son logement en décembre 2020 il n’arrive pas à contrôler la température de l’eau courante, un geste aussi simple que prendre une douche devient un calvaire. Il constate également une fuite d’eau lorsqu’il ouvre le robinet « je dois ouvrir et fermer l’arrivée d’eau à chaque fois que je me douche » raconte-t-il dépité. En absence d’eau chaude, un autre locataire arrivé en février explique devoir chauffer de l’eau à la casserole pour prendre des bains, malgré plusieurs tentatives de joindre son bailleur, il n’a toujours pas reçu de réponse à ce jour. Le jour de la remise des clés de son appartement, Adèle a observé en visitant l’appartement que de l’eau jaillissait de sa douche. La professeur des écoles énumère agacée les tares de sa location neuve : « je dois attendre 10 minutes pour avoir de l’eau chaude, j’ai des petites fissures qui apparaissent partout dans l’appartement, j’ai des infiltrations d’eau au niveau des fenêtres. La VMC ne fonctionnait (ndlr, à son entrée dans le logement) pas. Les joints de la salle de bain ont été mal posés… Je pense qu’ils n’ont même pas vérifié les appartements avant de les louer ! » La liste est non-exhaustive et s’étend à deux autres immeubles livrés plus tôt.

« on attend que Vinci réalise un bâtiment dans les règles de l’art, propre et aux normes ! »

Le gestionnaire du syndicat de copropriété Jean-Pierre Debailleul explique être en bataille contre Vinci « on attend que Vinci réalise un bâtiment dans les règles de l’art, propre et aux normes ! » Du côté des propriétaires, les difficultés pour faire intervenir le constructeur sur les parties communes et privées reste également un combat « je demande à tous les copropriétaires de me mettre en copie dans les mails de réclamations. Sans quoi, Vinci ne répond pas forcément… » Un habitant propriétaire qui souhaite garder l’anonymat confirme « j’ai acheté sur plan et je dois avouer être très déçu par la prestation du constructeur. Tout est brouillon ici… » De son côté, le promoteur essaie de relativiser tant bien que mal les critiques, selon le directeur régional de Vinci immobilier, Stéphane Mazuy, « c’est des choses qui arrivent parfois. » Vinci s’efforcerait d’intervenir pour réparer les défauts constatés, dans le cadre de sa garantie sur les bâtiments réalisés. Du côté de Vinci construction, sans donner d’explications sur les défaillances du building Julia Dessaux (chargée de communication) rétorque que Sogea Caroni (filiale de Vinci construction) a « changé d’intervenants », ça serait donc la faute aux prestataires. Questionnées sur les difficultés que rencontrent les locataires de l’entrée B — propriété du bailleur social CDC Habitat — à obtenir des réparations sur leur logement, les deux filiales sœurs de Vinci répondent à l’unisson : les informations ne leur seraient pas remontées et que c’est au bailleur de les contacter, pas les locataires. Une chose est claire selon Adèle « le bâtiment n’était pas prêt à accueillir des habitants et pourtant cela a été tout de même fait. »

Locataire de CDC habitat, la double peine

Alors que les propriétaires peuvent directement s’adresser au promoteur, les locataires doivent passer par le bailleur afin que ce dernier notifie l’entreprise de construction des défauts. Or, le bâtiment B est exclusivement la propriété de CDC Habitat, premier bailleur de France avec plus de 510 000 logements sur le territoire. « Il est tout simplement impossible d’avoir une personne au téléphone ! »  s’insurge Fostine, la prise de contact s’effectue uniquement par le biais d’une plateforme numérique. Aux requêtes envoyées, ils reçoivent un accusé de réception austère qui peuvent mettre parfois plus d’une semaine à leur parvenir et ne rime pas avec une intervention d’ouvriers. Si les propriétaires peuvent avoir les moyens financiers de réaliser les travaux par eux-mêmes, les locataires sont condamnés à ne pas avoir d’eau chaude pendant plusieurs semaines.


Interpellé sur les difficultés des loueurs à obtenir réparations, Stéphane Mazuy balaie la question en rejetant la faute sur le bailleur « nous prenons en compte au cas par cas les problèmes qui nous sont transmis, mais nous ne pouvons pas intervenir sans l’accord du bailleur. » Après avoir passé des semaines à « harceler » CDC Habitat, Gabriel — l’étudiant dans le social — lâche amère « finalement, j’ai décidé de laisser tomber. Dans 6 mois, je termine ma formation et je vais partir d’ici. » Le silence des agences est aussi de mise pour des colocataires passés par d’autres entreprises immobilières. Paul habite depuis presque un an dans un appartement loué par Descampiaux Dudicourt au dernier étage de l’immeuble, des infiltrations d’eau ont fait moisir un morceau de mur près de la fenêtre. « Ils nous prennent pour des imbéciles ! On envoie des mails sans arrêt pour qu’ils fassent le nécessaire, mais on nous répond peut-être une fois sur cinq. » Les taches de couleur menaçantes qui se sont développées l’inquiète sur les effets qu’ils pourraient avoir sur sa santé « je suppose qu’avoir des champignons à l’intérieur de chez soi ne doit pas être bon pour la santé… », il concède irrité.

Dans cet imbroglio, les filiales en accordéon et les prestataires en cascade rendent difficile l’identification d’un responsable. Promoteur et constructeur estompent leurs obligations et défaillances derrière la multiplicité des acteurs engagés dans la fabrique des logements. La relation de subordination est pourtant bien là, Vinci construction s’est séparé de prestataire sans dévoiler leur identité, ni leurs erreurs.

« Il n’y a aucun problème »

Arrivé en décembre, Matthieu est ingénieur informatique. Son corps élancé est crispé sur le pas de la porte. Il passe rapidement en revue les « petits problèmes de finition » et enchaîne « En février, j’ai été hospitalisé pendant une semaine du 10 au 17. J’avais les 4 membres paralysés pendant 72 heures à cause d’une bactérie, la campylobacter qui peut provenir de l’eau. » Des prélèvements sont réalisés à son domicile le 23 février. Le syndicat de copropriété géré par Citya Descampiaux affiche alors une feuille A4 dans le bâtiment B notifiant plutôt discrètement les locataires qu’un résident les a informé « d’un éventuel problème de bactérie au niveau des arrivés d’eau. » Le papier atteste qu’un test a été réalisé le 23 février. Dans l’attente des résultats d’analyse, le syndic recommande de ne pas consommer l’eau. Un mois s’est écoulé depuis et la plupart des locataires interrogés le 24 mars n’ont pas eu vent de l’information. Sollicité sur les analyses, Julia Dessaux (Vinci construction ayant réalisé les prélèvements) atteste avoir réalisé les tests sur la qualité de l’eau et assure qu’elle est propre à la consommation. « Il n’y a aucun problème » assure également Stéphane Mazuy de Vinci immobilier. Toutefois, contre toute attente, le promoteur refuse catégoriquement de communiquer le document qui certifie l’absence d’anomalie. Jean-Philippe Debailleul, gestionnaire du syndicat de copropriété, confirme avoir bien reçu les tests, mais ne souhaite pas le transmettre sans l’autorisation de Vinci. Il finit par confier « mon hypothèse, c’est qu’il y a un problème localisé dans le domicile de cette personne… » En attendant, il décrit que l’eau qui coule chez lui à une odeur qu’il arrive à décrire que par les effluves qui se dégagent durant la purge d’un radiateur. Dans l’absence d’explication concrète de la part du constructeur, les deux bâtiments restants en construction ne laisse rien présager de bon pour les futurs habitants.

Nicolas Lee

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