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Ville de Lille : quand l’emploi devient temporaire

Adjoint du patrimoine, animateur, agent polyvalent de restauration… La Ville de Lille propose de nombreux contrats temporaires. Conséquence pour les employés : un quotidien oscillant entre flexibilité et instabilité horaire, économique et professionnelle. Enquête.

Capture d’écran des offres d’emploi disponibles sur le site de la Ville de Lille

Mathieu, 32 ans, est animateur pour la Ville de Lille en contrat temporaire depuis 6 ans. Employé pour 8 heures 40 par semaines garanties et pouvant travailler jusqu’à maximum 28 heures, il vient tout juste d’accepter un CDI dans une autre structure. “C’est très compliqué pour quelqu’un qui voudrait louer un appartement, d’aller voir un bailleur avec un contrat de 8 heures 40. Même si on lui dit qu’en vrai on fait un temps plein, le bailleur ne voit ce qu’il y a écrit sur le contrat”. Instabilité du taux horaire et du compte en banque, frein à l’évolution de carrière et peu d’accès aux droits : autant de conséquences qui touchent les employés non-titulaires de la Ville de Lille.

Camille, agent d’accueil au Palais des Beaux Arts, se souvient de son entretien d’embauche : “D’entrée, une des responsables m’a expliqué qu’on ne pouvait pas seulement compter sur ce type de contrat pour vivre et que c’était bien soit d’avoir autre chose à côté, soit des aides comme les bourses.” Pour Pierre Herbaux, secrétaire général de la CGT des collectivités territoriales de Lille Lomme Hellemmes, ces contrats servent à faire des économies : “Un vacataire n’est pas rémunéré à temps plein, mais seulement quand on a besoin de lui. Ils n’ont pas non plus les mêmes droits que les titulaires.

Emplois temporaires : les intérimaires de la fonction publique

Selon l’INSEE, les emplois précaires désignent “les statuts d’emploi qui ne sont pas des contrats à durée indéterminée.” Pierre Herbaux explicite : “Dans la fonction publique territoriale, il y a les emplois statutaires qui sont les emplois titulaires et tout ce qui est emploi contractuel : contrats d’insertion (CAE), CDDI, contrats de vacation, chargés de mission…” D’après lui, ces contrats concernent environ “20% des effectifs, ou 1200 personnes dans la collectivité de Lille Lomme Hellemmes.”

L’une des caractéristiques de ces emplois temporaires, c’est la flexibilité. Pour certains employés, comme Camille, 22 ans, l’emploi temporaire peut avoir des avantages : « Ça peut s’avérer négatif quand on fait peu d’heures, mais des fois, par exemple l’été, on travaille plus car les collègues titulaires sont moins présents”. Pour cette étudiante, la flexibilité permet également de concilier travail et cours. Elle note cependant “une sorte d’ambivalence”. “Il y a ce côté où on s’estime heureux d’avoir ce travail là et en même temps on se rend bien compte que des fois c’est pas optimal comme contrat, ni justifié.” 

Gauthier Jamais est avocat au barreau de Lille et docteur en droit public. Il est également auteur d’une thèse sur la fonction publique territoriale et sur les agents contractuels des collectivités territoriales : “Le recours au contractuel, cette précarité institutionnalisée existe depuis toujours. Depuis que la fonction publique territoriale existe, ça représente environ 20% de l’emploi.” Selon maître Jamais, ces emplois temporaires sont décrits dans la loi comme “une exception stricte” : “Est-ce que 20% c’est vraiment une exception ? Je n’en suis pas persuadé.” Pour lui, le problème est “structurel” : “On a besoin de précaires pour combler les trous. C’est un peu l’huile dans les rouages. Donc on sacrifie 20 % de l’emploi pour que 80 % ait un statut.”

“Au niveau horaire et économique, ça n’est pas stable”

Au début de mon contrat, c’était compliqué, raconte Camille en se souvenant de ses débuts au musée, par exemple pour le premier mois de salaire, payé en décalé, on avait 72 euros environ.”  Elle a vu son compte en banque “descendre” durant trois mois avant que les choses se mettent en place. Depuis, elle touche des sommes qui varint entre 200 et 600 euros, selon ses disponibilités. “Au niveau horaire et économique, ça n’est pas stable du tout”, regrette la jeune fille

Mathieu, dans le secteur de l’animation, soulève un autre point délicat : la gestion des heures par les employés. “On peut se retrouver à choisir entre deux structures qui ont besoin de nous, et devoir refuser des heures parce qu’on ne peut pas faire trop d’heures, explique-il contrarié, ça m’est arrivé et ça m’a porté préjudice car des structures ne m’ont plus rappelé.” Des heures en plus qui peuvent s’avérer essentielles, comme pendant les vacances scolaires, qui permettent d’arrondir les revenus des travailleurs précaires. 

Face à cette situation, Théodore n’est pas le seul à avoir décidé de cumuler un ou plusieurs emplois. “Le midi, je bossais dans un bar sans contrat et puis j’allais au musée”, se souvient le jeune homme. Un deuxième travail “bien plus précaire” mais nécessaire : “J’en avais aucune sécurité, mais au moins j’avais presque un revenu assuré, pas forcément fixe.” La baisse du taux horaire l’a poussé à quitter son travail de médiateur pour un autre bar du jour au lendemain : “J’ai clairement préféré le bar au musée, où j’étais juste un surveillant de salle.” 

Contrats renouvelables : une épée de Damoclès 

Charlotte, employée polyvalente en restauration scolaire, a 5 années d’expérience en la matière, dans le privé. “Dans mon contrat actuel, on est évalués à chaque vacances scolaires, pour savoir si notre contrat sera renouvelé. J’imagine que si tu ne t’entends pas avec ton supérieur et que tu es malade… Tu vas bosser quand même.” Camille quant à elle, évoque son stress : “Sur le plan de l’organisation, entre les travaux pour le mémoire et les études, il faut vraiment s’organiser comme il faut. Des fois on prévoit d’étudier et finalement on nous appelle pour travailler et on ne dit pas non parce qu’on veut de l’argent en plus.”

Une appréhension justifiée pour Pierre Herbaux, secrétaire général à la CGT  des collectivités territoriales de Lille Lomme Hellemmes, qui parle de “risques de troubles psychosociaux. » Pour lui, les plus précaires peuvent développer de l’anxiété liée au fait de faire partie “des emplois kleenex” : “Un titulaire a une évaluation annuelle et un contractuel est évalué à la tête, donc s’il dit qu’il n’est pas d’accord ou qu’il veut faire valoir des droits, malheureusement il se fait virer très vite sans possibilité de pouvoir se défendre”, affirme le syndicaliste. “Plusieurs fois dans l’année, on a eu des contentieux au tribunal administratif sur des licenciements qui paraissaient abusifs”, grince le syndicaliste. Environ 3 ou 4 affaires par an en 10 ans selon lui. 

En dehors de sa casquette de syndicaliste, Pierre Herbaux est également titulaire à la ferme pédagogique des Dondaines. Depuis des années, il voit défiler devant ses yeux différentes équipes de vacataires qu’il doit former : “C’est difficile de se projeter, ils acquièrent de l’expertise mais il n’y a pas d’évolution professionnelle. » Les personnes qui gagnent de l’expérience finissent par devoir partir et l’équipe des titulaires repart à zéro : pour les compétences professionnelles comme les relations humaines. 

Sur la fin, je ne me sentais pas bien du tout”,  lâche Théodore, ancien agent d’accueil et de sécurité au Musée d’histoire naturelle. Un poste vide de sens, des collègues titulaires en “burnout” et une hiérarchie insensible aux problèmes financiers de ses employés l’auront fait partir. “J’étais dans une situation personnelle compliquée et la seule chose que me conseillait le responsable, c’était de partir » se désole le jeune homme. Pour lui, le côté humain n’était pas au rendez-vous : “C’est comme si t’étais une sorte d’objet. J’avais l’impression d’être le fantôme du musée, sans utilité.” Une situation qui diffère selon les endroits, comme au Palais des Beaux- Arts où Camille décrit une certaine “solidarité” entre collègues, qu’ils soient vacataires ou titulaires. 

Précarité professionnelle : “Il n’y a pas de reconnaissance”

Droit à la maladie, à la parentalité, à la formation… Pour les employés temporaires de la Ville de Lille et pour la CGT, l’enjeu majeur est l’égalité des droits entre les contrats courts et les fonctionnaires. Soit en donnant plus de droits aux contractuels, soit en facilitant la titularisation. Pour Charlotte, la stratégie de la Ville de Lille en la matière est incompréhensible :J’ai de l’expérience dans le secteur privé, donc ça m’énerve qu’on me propose un CDD de quelques mois en disant qu’il va être renouvelé par évaluation alors que le poste est libre jusqu’à la fin de l’année… et que tout ça soit normal.”

Il n’y a pas de reconnaissance de ton ancienneté, constate Charlotte, agacée, tu connais tout le monde, tu connais les chefs, le boulot, t’es bien sur ton site… Et on va prendre quelqu’un qui peut-être ne fera pas l’affaire, mais qui aura juste réussi son concours.Ce qu’elle a observé sur son lieu de travail n’est pas un cas isolé. Pierre Herbaux de la CGT suit depuis quelque temps une quarantaine d’assistantes maternelles qui interviennent dans tout le département. Il dénonce leurs conditions “ultra-précaires” : “Elles ont des CDD de 5 ans  qui sont renouvelés de façon tacite et n’ont connu aucune augmentation salariale depuis qu’elles ont commencé, il y a 20 ans. Elles sont payées 35 heures alors qu’elles travaillent 50 heures par semaine et travaillent à domicile donc sans avoir droit à la prise en charge du transport.” 

Pour certains, comme Théodore, la logique des ressources humaines n’est pas claire. “On avait moins d’heures mais il y avait quand même de l’embauche qui était faite, des contrats signés avec de nouvelles personnes”, évoque-t-il, incrédule. Camille pour sa part, se souvient d’environ “3 séries d’embauche dans l’année”.

Capture d’écran d’un extrait de registre des délibérations du conseil municipal de Varennes-Vauzelles, statuant sur une indemnité pour les dimanches et jours fériés pour les agents du centre nautique. 

Pour Pierre, représentant de la CGT, sur la question des primes, la Ville “pourrait faire valoir de nouveaux droits”, “mais ils ne font strictement rien”. Pourtant, dans d’autres villes comme à Varennes-Vauzelles en 2019, des droits ont été accordés aux travailleurs précaires comme aux titulaires. Une prime pour les dimanches et jours fériés travaillés a ainsi été octroyée à tous les agents du centre nautique, y compris les non-titulaires.

Max GOUPIL 

Derrière l’info :

Certains prénoms ont été modifiés pour conserver l’anonymat des témoins. 

La Ville de Lille a été sollicitée mais n’a pas souhaité répondre.   

Les emplois temporaires dans le droit public : explications de Maître Jamais

Quand une administration cherche à recruter des agents, c’est du droit public du travail, elle a plusieurs possibilités. 

N° 1 : les besoins permanents 

Option 1 : Il existe des postes qui correspondent à des besoins permanents. Par exemple, on sait qu’il faut toujours quelqu’un au guichet de la commune. Et puis il y a les besoins non permanents, des besoins très ponctuels, comme les contrats saisonniers.

Pour les besoins permanents par principe, les collectivités doivent avoir recours à des fonctionnaires. C’est à dire à des agents qui ont passé des concours, sauf exception, être sur une liste d’aptitude, puis être titularisé et nommé dans la fonction publique. Ils suivent une carrière tout au long de leur vie. Ce sont donc des titulaires.

Option 2 : Par exception, pour ces besoins permanents, on peut recruter des agents contractuels, qui n’ont pas le concours, mais qui sont recrutés directement, comme un salarié de droit privé. Ce donc des non-titulaires.

Par principe ces agents là sont recrutés en CDD (contrats à durée déterminée). Il ne peut pas y avoir de CDI (contrat à durée indéterminée) toute suite. Au bout de 6 ans maximum, la collectivité est obligée de proposer un CDI si elle veut garder la personne. 

N° 2 : les besoins non permanents 

Ici, c’est le principe inverse : par principe on a des agents contractuels et par exception des fonctionnaires. 

N° 3 : les besoins “à la tâche » 

Ici on parle de vacataires. Ce sont des personnes recrutées non pas pour remplir un emploi ou une fonction particulière, mais pour une tâche bien déterminée. Ils ne sont pas payés au mois mais à la tâche effectuée. Là, il n’y a pas de garantie sur la durée d’emploi ni sur le salaire.

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